Pourquoi construire un Musée de mille ans d’Histoire des Juifs de Pologne à Varsovie ? Cet enjeu est-il largement contributif de l’Europe -du monde- que nous voulons laisser à nos enfants ?
À l’heure où l’on parle de crise de l’Europe, à l’heure où la Pologne est en train de se choisir un nouveau Président, susceptible d’influencer sa détermination à s’isoler plus radicalement, ou à s’ouvrir davantage à l’Europe, un certain nombre d’Européens continuent inlassablement à tisser du lien entre des peuples pour qui le « vivre ensemble » a longtemps été un rêve hors d’atteinte.
Soixante cinq ans après la deuxième guerre mondiale, vingt et un ans après la chute du mur de Berlin, n’est-il pas temps de restituer à l’Europe son sens originel ? Celui d’une communauté de nations capables de concilier identités multiples et valeurs communes. Il n’y a pas de communauté sans mémoire commune qui ne serait pas un facteur de division. Ainsi les mémoires multiples doivent-elles se rencontrer et se confondre dans le message européen.
C’est dans cette perspective qu’a été conçu le projet d’un Musée de 1000 ans d’Histoire Juive en Pologne. Ce musée qui est en cours de construction à Varsovie devrait être inauguré en 2012. C’est-à-dire tout juste après la présidence de l’Union Européenne de la Pologne (2ième semestre 2011), dont on peut se dire qu’elle mettra l’accent sur une gouvernance économique, agricole et militaire. Cette Europe, trop souvent centrée sur les questions financières et politiques motivées par des intérêts étroits, et dont les décisions perçues sans beaucoup de vision ou de courage concentrent toutes les attentions et les rejets.
Certes, une Europe économiquement forte est nécessaire.
Mais, au-delà des exigences de la cohésion politique, l’humain ne doit pas être oublié, ni le projet d’une Europe solidaire sans cesse ajourné.
Mais, cette Europe peut-elle se développer si les entrepreneurs et les travailleurs n’ont ni espoir ni vision sur leur avenir, leur environnement futur ?
Le facteur humain, ce que l’homme peut espérer de lui-même, tant individuellement que collectivement, est au cœur de cette union dans le projet ambitieux d’une Europe solidaire, forte, et exemplaire.
Conscients d’un tel enjeu, le gouvernement polonais et la ville de Varsovie, ont financé le projet de construction du Musée de l’Histoire des Juifs de Pologne, en mémoire de leur histoire commune, du rôle éminent qu’ils ont joué dans le rayonnement de la pensée européenne, ainsi que de la puissance de destruction de toute pensée totalitaire, puisque c’est celle-ci qui a causé leur extermination.
C’est dans cette vision, pour matérialiser cette perspective, que les gouvernements allemand et américain ont, ou vont contribuer au projet muséal.
Mais, trop d’Européens, et parmi eux de juifs d’origine polonaise, restent indifférents à une telle réalisation. C’est que, pour beaucoup, le silence et l’indifférence des états européens durant la Shoah restent une fissure dans l’âme.
Pourtant, même si ce Musée peut sembler un défi pour beaucoup, il devrait donner raison à la mémoire contre l’oubli, à la parole contre le silence, à la solidarité contre le rejet de l’altérité, ou contre les tentations antisémites encore ancrées dans les sociétés européennes pourtant de plus en plus multi et interculturelles.
L’unité européenne ne passe-t-elle pas par une archéologie de la mémoire, par la réunion des savoirs, et la réalisation de projets portés en commun ? N’est-ce pas alors que la solidarité européenne cessera d’être un vain mot ?
Il faut savoir penser, nous disait Levinas, et savoir nous écouter penser. «La pensée universelle est un ‘je pense’. Alors, l’existence, par-delà sa dimension individuelle, consiste à retrouver son identité à travers tout ce qui lui arrive.»
Tel est le merveilleux d’une identité, qui parce qu’elle n’est étrangère ni à soi ni aux autres, nous autorise à concevoir un Musée juif au cœur même de ce qui a été le ghetto de Varsovie.
Ceci est bien.
Bien pour le présent.
Bien pour le futur : que seraient en effet nos enfants si le passé ne leur était pas transmis dans sa vérité - fût-elle faite de sang et de cendres ? Il y eut aussi, d’ailleurs, des siècles lumineux dans un royaume de Pologne qui fut en son temps l’un des plus tolérant d’Europe.
La Pologne et l’Allemagne soutiennent aujourd’hui l’Etat d’Israël dans les instances internationales. Les travaux de restitution ont été largement entamés en Allemagne, et il est manifeste que la Pologne y sera nécessairement confrontée, elle l’est déjà pour les lieux de culte juifs. Tout crime ou toute indifférence aux crimes, génère de la culpabilité, et motivent forcément des demandes de réparations qui ne couvriront jamais tous les dommages, mais qui apaiseront, qui permettront d’aller de l’avant.
La réalisation du Musée juif de Varsovie pourrait contribuer à donner vie et sens à cette fraternité Européenne, dont Victor Hugo parlait déjà, en son temps.
"La présence dans la vie d’évènements aléatoires, de désirs et de valeurs parfois incompatibles, la certitude d’une fin de l’existence, l’exigence d’adosser la réflexion humaine sur l’existence à un passé de plus en plus figé, et la référence à une individualité unique, ont fait considérer que seule une visée de cohérence, et une recherche active de l’unification au sein de l’existence, pouvaient permettre à la réflexion humaine d’intégrer des éléments si disparates". (1)
Cette fraternité concrète, c’est aussi l’espérance pour nous, citoyens de l’Europe, que les guerres sont derrière nous. Et, la réalisation du Musée juif de Varsovie par le travail de mémoire qu’il implique s’inscrit dans la vie et dans le sens d’une harmonie européenne.
Nous, citoyens de l’Europe, voulons connaître toute notre histoire. Et voulons en transmettre la mémoire pour contribuer à une prévention de conflit active, intelligente et pragmatique, qui permette d’éviter la répétition des apocalypses.
D’abord à travers la Fondation Evens, dernièrement avec le Parc multidisciplinaire industriel à Bethlehem, je me suis toujours efforcée de mettre beaucoup d‘énergie et de moyens à disposition de projets concrets et viables. De projets, qui mettent ensemble des partenaires improbables – Juifs et Palestiniens par exemple. C’est ainsi, je pense, que l’on peut donner un contenu à l’identité de chacun en sachant qu’il n’y a pas de salut possible dans la négation de l’autre.
Ainsi, je fais le vœu, que ce Musée à la mémoire de l’histoire toujours vivante des Juifs polonais, relie des moments clés de la mémoire universelle et, puisse devenir un message de paix.
(1) Essai sur la vie humaine, Monique Canto-Sperber